Diamants sur canapé

On a fait semblant.

On a posté sur ce site des photos qui n’étaient pas vraiment les nôtres. Sur l’une d’entre elles, publiée ce soir-là, on distingue nos parfaits jumeaux, nous en mieux. Filtrés, gommés, recadrés… un plaid élégant posé nonchalamment sur le canapé. Une orchidée qui apparaît dans un coin.

Les visages sont un peu flous, comme si on avait juste à peine bougé au moment de la photo. On est beaux.

Toi, tu as l’air d’avoir un fou rire naissant et moi j’ai les yeux qui brillent. Une photo banale,  postée un jeudi soir, censée témoigner d’une joie de vivre sans limites et d’un programme fou s’annonçant pour les heures à venir. Le bonheur en pleine semaine. Chez les autres, la semaine on s’ennuie, pas chez nous. La vie est douce, les heures sont lentes et vertigineuses à la fois…Le bonheur d’être ensemble, d’être bien.

Et tout ce qu’on ne voit pas sur cette photo, on le devine. Après ce selfie, il y aura probablement ton fou rire qui va se déployer, et moi je vais me jeter à ton cou pour t’embrasser. Une soirée douce avec, forcément, un repas délicieux, des plats différents de chez les autres. Oui, on n’attend pas le restaurant pour bien manger : on cuisine, à deux, on prépare, on agrémente, on fait de jolies présentations, qui se retrouveront probablement publiées à leur tour quelques heures plus tard. Ce joli plat, si raffiné, la terre entière doit en profiter !

« Ils sont vraiment mimis tous les deux. Regarde comme ils ont l’air heureux : on pourrait presque les entendre nous raconter leur dernière mignonne anecdote ! »

Mais il n’y a pas de son sur les photos. Et heureusement.

S’ils savaient, ceux qui ont mis un pouce pour approuver. S’ils savaient combien parfois on a hurlé, l’un et l’autre. Combien on s’est invectivé, pris à parti, à quel point on a crié, de rage, de désespoir, de colère et de rancune. D’incompréhension surtout.

Encore plus glaçant, certains silences. Ces silences durant lesquels on aurait préféré qu’il y ait du bruit. Mais c’est comme ça, c’est la vie.

Et ce plaid, il a m’a tant tenu chaud, quand je décidais de ne plus dormir avec toi.

Et cette orchidée : elle semble gênée d’être là. Elle aimerait bien ne pas figurer sur la photo; elle n’est pas sûre que ce terrain soit bien fertile.

Si elle savait, elle aussi !

Que oui, tu as ri aux éclats. Et moi aussi. Que je ris souvent avec toi.

Que la vie est douce à tes côtés. Que c’est la vie aussi, de s’engueuler.

Que le plaid, il m’a tenu chaud une demi-heure, et qu’ensuite je suis retournée mettre mes pieds glacés contre tes mollets bien chauds.

Qu’on s’ennuie, parfois, mais que c’est bien aussi de ne rien faire, ensemble. Que la vie avec toi est fabuleuse, parce qu’elle est simplement normale.

Bien sûr, on ne partagera jamais nos moments de doute, de rancœur, ni nos si banals  « plateaux-télé » ou menus à emporter. Le vernis écaillé, la maison pas rangée. On ne poste pas tous ces moments–là. On est tous pareil, on fait tous semblant… On poste tous nos photos de couchers de soleil mais jamais de photos de nos nuits blanches.

On ne poste pas non plus de photos de tous ces moments où nous nous tenons très fort la main contre les obstacles, où nous nous prenons en pleine tête et sans aucun filtre la dureté du monde réel, qui nous taille et nous achève autant qu’elle nous construit.

Et c’est mieux ainsi, car ce qu’on ne poste pas, c’est la vie, ardente et fulgurante. Lente et vertigineuse à la fois.

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Une réflexion au sujet de « Diamants sur canapé »

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