Stairway to Heaven

Dans le vieux et chaleureux pavillon au parquet qui grince, la grand-mère appelle sa petite fille depuis le rez-de-chaussée. Celle-ci dévale les deux étages avec une rapidité surprenante, et dans un vacarme tonitruant. On pourrait croire qu’elle va tomber. Pourtant, elle vole presque, et son pied touche à peine une marche qu’il le quitte déjà pour rebondir sur la suivante. Cet escalier, elle le connaît par cœur. Elle n’est jamais tombée. Elle a dévalé ces marches des centaines et des centaines de fois. Elle aurait probablement pu le faire les yeux fermés. C’est comme si l’escalier se déroulait sous ses pieds à chaque pas.

Il est séparé en deux. C’est quand on le monte en entier, jusqu’au premier puis jusqu’au deuxième étage, que l’on comprend qu’il faudra l’apprivoiser. Loin d’être uniformes, les marches ont chacune une sonorité différente. Lorsqu’on le monte ou lorsqu’on le descend, la musique est toujours la même. Chaque partie a sa musique propre. Et quand quelqu’un est dans l’escalier, on peut savoir précisément où il en est de son parcours, rien qu’en l’écoutant.

C’est un générique, qui annonce la distribution des rôles par ordre d’apparition.

Pas énergique et sautillant, témoignant d’une urgence de jouer, de savourer, de vivre, témoignant aussi d’une insouciance du bruit causé : c’est celui de la petite fille, qui le gravit avec bravoure et aplomb des dizaines de fois par jour.

Pas régulier et raisonnable avec un bruit de sandales en descente, mais rapide et sportif en montée, accompagné parfois d’un « Hop ! Hop ! » avec un joli « h » aspiré : c’est le pas du père, qui plébiscite d’ailleurs les escaliers toute l’année, où qu’il soit, même lorsqu’il y a un ascenseur à sa disposition.

Petit pas feutré et délicat, presque timide, lent et courageux, qui arrive toujours en haut de l’escalier et remplit donc parfaitement sa mission : c’est celui de la grand-mère, qui le monte et le descend sans excès. Son pas est encore plus doux le matin, lorsqu’elle descend aux aurores et que tout le monde dort encore, pour faire passer le premier café du matin : on ne l’entend pas, ou à peine, comme un doux bruissement de feuille dans un rêve. C’est l’odeur du café qui viendra chatouiller les narines des prochains levés.

Et son pas est doux le soir, comme s’il clôturait la journée par un apaisement. Comme si elle s’était donné pour mission de calmer toute l’agitation, de bercer sa famille, lorsqu’elle monte les marches.

Cet escalier est aussi un refuge et un poste d’observation formidable pour le chat. Il y passe des heures. Lorsqu’on souhaite emprunter les marches et que le chat s’y trouve déjà, on se contente de l’enjamber ou de passer à côté de lui, sur le petit côté de la marche, en gratifiant l’heureuse bête au passage d’un « mimi, moumoune », qui lui fait plisser les yeux de contentement. On s’amuse également à lui embrasser le museau, à travers les barreaux.

Témoin de la vie de nombreuses familles, depuis tant d’années, l’escalier aura probablement aujourd’hui une sonorité nouvelle. Le bruit des doux petits pas de la grand-mère s’est envolé avec elle, une nouvelle famille a investi les lieux et son pas va s’ancrer dans ces marches pour  l’éternité.

Le pas dynamique et sportif du jeune papa qui part tôt et revient tard. Il ne gravit les marches que le matin et le soir, mais cela suffit à inscrire entre ces murs qu’il est le nouveau patriarche.

Le pas doux et un peu lourd de la future maman. Elle sait qu’elle ne doit pas se fatiguer, et limitera ses aller retours, mais le vieil escalier l’aidera et sa rampe galante la soutiendra à chaque pas. Et lorsque le bébé sera là, et qu’elle devra courir d’étage en étage, il la conduira avec joie, galvanisé par ses fonctions de nouvel assistant, vers son tout petit qui l’appelle.

Le pas hésitant et irrégulier du petit garçon qui a encore oublié sa petite voiture à l’étage et qui retourne la chercher. Ivre de jouer et de courir, comme la petite fille, quelques décennies plus tôt.

Et bientôt : un tapotement. Deux petites mains de bébé, qui tâteront la première marche pour se hisser, puis rebrousseront chemin car pour l’heure, d’autres découvertes à quatre pattes les attendent. Le vieil escalier sera alors bien patient, car il sait que lorsque ce bébé sera grand, il se réfugiera peut-être dans ses marches pour se cacher, lire, observer, écouter le bruit de la vieille et belle maison, ou encore le bruit du vent dans les feuilles lorsque la porte d’entrée reste ouverte et que l’on aperçoit le jardin.

Assis sur une marche, il tiendra dans sa petite main l’un des barreaux, les yeux dans le vague, et regardera un horizon que lui seul peut voir.  Et avec pudeur, l’escalier se taira, cessera de grincer pour le laisser aller à sa belle rêverie.

 

 

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