Celle qui n’aurait plus jamais froid

Depuis plusieurs hivers, Rose portait le même manteau. Un manteau un peu usé, en laine, très enveloppant, très chaud, dans lequel elle se réfugiait. De son point de vue à elle, il était joli, il n’était pas prétentieux, il était discret et c’était ça, le comble du chic. Et puis dans certains arrondissements parisiens, il était vraiment très à la mode, quand bien même il semblait un peu informe. Elle se sentait à la fois un peu snob et très humble quand elle le portait.

Elle restait persuadée qu’il était assez chic, jusqu’à ce jour où elle se rendit à un événement professionnel. Lorsque que l’hôtesse prit son manteau pour la débarrasser, Rose remarqua le petit trou sous le bras et l’aspect un peu usé.

Et quand cette même hôtesse accrocha son manteau délicatement, parmi les autres manteaux des personnes déjà présentes, elle eut honte. Tous les autres manteaux étaient très élégants, impeccables. Le sien la renvoyait à sa condition.

Il n’y avait ici que deux catégories de personnes : des gens bien payés, trop peu au regard de leur investissement quotidien, mais qui avaient quand même un certain statut et un nom prestigieux à mettre sur leur CV et qui se consolaient avec ce statut et leur salaire, en achetant de jolis vêtements… Et elle, électron libre, sans statut prestigieux. Rose se surprit à être jalouse de ces gens, de leur condition, de leur statut, de leurs manteaux. Alors même qu’elle avait fui ce monde quelques années auparavant, elle aurait voulu être pour cinq minutes, à nouveau, l’une de ces personnes qui travaillent trop, qui restent dans un métier qu’elles n’aiment pas, qui ne les aime pas, et qui rentrent chez elles trop tard, juste pour pouvoir s’acheter ce genre de manteau.

Quand elle repartit, le soir, son vieux manteau sur les épaules, un sentiment confus l’envahit. Celui d’avoir fait le bon choix, mais un choix qui mène à de nombreux sacrifices. Est-ce que ces sacrifices valent la peine d’être avec vécus au quotidien ? Son manteau la renvoyait à ses choix.

Elle était plongée dans ses pensées quand son téléphone sonna. Elle regarda l’écran et sourit. Un SMS, la réponse bienveillante et amicale d’une ancienne collègue, Marie, à un petit mot récent qu’elle lui avait envoyé.

Marie n’était pas une ancienne collègue comme les autres. Auparavant, dans la même entreprise que Rose, elle était à une fonction assez stratégique, plutôt haut dans la direction. Et puis elle avait écouté son esprit entrepreneur et ses envies de liberté pour partir fonder son entreprise bien à elle. La dernière fois qu’elle s’était vues, Rose avait remarqué une lueur spéciale dans les yeux de Marie. Ça ressemblait très certainement au bonheur. Elle se souvint alors de leur discussion ce jour-là. Marie était arrivé dans un manteau rouge, lumineux, magnifiquement assorti à ses cheveux bruns et à son regard franc et souriant. Elle rayonnait. Elles avaient beaucoup discuté et la conversation avait dévié sur les finances au quotidien. Jeune entrepreneuse, Marie avait revu son niveau de vie. Ses achats de vêtements se faisaient désormais dans des enseignes qu’elle ne fréquentait pourtant plus depuis des années. Fini le train de vie confortable, il fallait revoir ses ambitions à la baisse, tout comme le nombre de pulls en cachemire l’hiver. D’ailleurs, la laine et le coton tenaient bien chaud aussi, finalement. Et puis ce manteau rouge qu’elle avait depuis des années était très bien, même s’il lui sortait parfois par les yeux certains matins d’hiver. Tout en tenant ces propos, Marie n’avait pourtant pas l’air si déçue. Elle avait même une certaine forme d’impertinence dans la voix, qui donnait envie d’être aussi audacieuse qu’elle.

Le métro s’arrêta. Rose en descendit rassurée. Elle pensa à ce joli manteau rouge que Marie pensait être sans prétention, mais qui était absolument fabuleux sur elle. Alors, elle comprit que son bon vieux manteau à elle avait encore probablement une longue vie devant lui, et qu’il lui tiendrait encore chaud très longtemps. Que les trous, ça se répare. Que certes, il serait temps d’en racheter un quand même, mais qu’il ne fallait certainement pas avoir honte de celui-ci. Qu’il était audacieux au milieu de tous ces autres manteaux chics, au vestiaire quelques heures plus tôt. Peut-être même qu’il leur avait laissé quelques brins de laine en souvenir et qu’il donnerait de l’impertinence à ces manteaux si sages et si guindés, ces manteaux qui couvraient les épaules de ces gens qui avaient des métiers si aliénants, uniquement pour leur tenir chaud mais certainement pas pour les réconforter.

Qu’on peut rayonner dans un manteau humble et virevolter dans des petites chaussures insignifiantes, dès lors qu’on a les pieds dans les bonnes chaussures et les épaules dans le bon manteau.

Elle rentra chez elle, accrocha soigneusement son vieux manteau chéri, impertinent et réconfortant, et répondit au petit texto de Marie, en terminant sa réponse par un smiley avec un large sourire. Et se remit au travail, sereinement.

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