Alors on marche

Elle marche à côté de moi. Ou plutôt, elle sautille et se dandine. Du haut de ses trois ans et de son mètre déjà atteint, avec ses grandes jambes qui se baladent dans tous les sens, semblant n’obéir à aucune loi de gravité, son genou un peu écorché, elle avance en zigzag, se retourne, me fait un sourire, repart de plus belle.

J’adore marcher avec elle. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé marcher avec elle.

Marcher en automne, dans la fraîcheur du parc. Ramasser les feuilles mortes, dire qu’on ne va pas les emmener jusqu’à la maison, sauf une : celle qui est jolie. Dire oui pour un caillou, parce qu’il a une forme particulière, mais pas tous les autres, quand même !  Se retrouver avec plein de cailloux et de feuilles à la maison qu’on n’a même pas envie de jeter… même si au bout d’un moment, on est un peu obligé, alors on les remet dehors.

Voir les cygnes à gauche et les arbres à droite. Arpenter les allées pleines de terre en essayant d’éviter les flaques de boue ; emprunter les allées de gravier en me disant que les chaussures neuves vont être poussiéreuses et déjà abîmées ce soir. Mais que ce sera aussi à cause du toboggan et de toutes ces escapades qu’elle vit avec d’autres. Une vie bien remplie qui abîme les chaussures, finalement on vote pour, et tant pis pour les chaussures.

La voir sautiller et connaître déjà le chemin par cœur, me guidant.

Marcher en hiver. Avoir l’impression de me promener avec un petit bonhomme de neige tout emmitouflé, avec juste ses boucles qui dépassent de la capuche. L’écouter me raconter toutes ses histoires. Insister pour qu’elle mette ses gants, et mettre sa petite main gantée dans la mienne. Voir son petit nez rougir de froid et se sentir la personne la plus privilégiée du monde, parce que chaque jour, en rentrant, je peux lui faire un bon repas, lui donner un bain chaud et la coucher dans des draps propres. Serrer sa petite main un peu plus fort.

Marcher en ville. Avoir l’impression de marcher à contresens de la terre entière, des voitures qui nous éclairent. Toutes les deux, les plus fortes du monde, à contresens du vent, à contresens des gens. Passer sous un pont et rire parce que ça résonne quand on parle.

Passer par la boulangerie, repartir avec des munitions dont le croûton sera déjà croqué par la petite marcheuse, cinq minutes après.

Marcher au printemps, hériter de nouveaux cailloux et aussi de quelques marguerites. Avoir réussi à expliquer, à défaut de sauver les marguerites, qu’on ne marche pas sur la maison des taupes, et c’est déjà une petite victoire. La voir observer les fourmis mais sans les toucher, sa petite main encore maladroite risquerait de les écraser et il faut les laisser tranquilles.

Sentir cette odeur fleurie et ensoleillée typique de l’approche des très beaux jours.

Marcher en été, la regarder sautiller en pensant que ces vêtements, qui lui vont si bien en juin, seront trop petits en août. Lui donner la bouteille d’eau pour qu’elle boive toute seule. Rester au toboggan, encore un dernier tour, mais vite avant que la nuit tombe ! A cette heure-ci, en hiver, on est déjà presque couché, là on joue et on respire dehors.

Marcher sous la pluie battante. Rire de cette mésaventure et la considérer comme une chance. Nous sommes trempées, même nos chaussures et nos chaussettes sont mouillées. On rit et l’enfant nous regarde d’un air désapprobateur : « Mais maman, c’est pas juuuste. Mes habits sont tout mouillés ».

Oui ma fille, mais les vêtements ça se lave et ça sèche. Marcher avec toi, même sous la pluie, même trempée, c’est ce que j’aime le plus au monde. Tu es fâchée d’être trempée et moi je ris d’être avec toi. Avancer avec toi, parfois en décalé, parfois du même pas, même sous la pluie, même dans le froid. Prendre ta petite main et parfois la lâcher, te laissant te débrouiller avec ton air si décidé.

Marcher avec toi quand tu as commencé à marcher, c’était essayer de te rattraper, sans trop t’envahir.

Marcher avec toi quand tu t’es mieux débrouillée, c’était te faire confiance, te relever et te remettre tout de suite sur pieds pour que tu n’aies pas peur, lorsque tu tombais.

Marcher avec toi quand tu as commencé à courir, c’était te dire de faire attention, tout en se demandant où le temps avait bien pu filer.

Marcher avec toi aujourd’hui et pour toujours, c’est tenter d’être ta meilleure alliée sans que tu le saches. Il sera bien temps que tu le comprennes un jour, que je serai toujours là. Et ce jour-là, tu seras grande depuis déjà très longtemps, assez grande pour avancer seule depuis de nombreuses années.

Mais tu feras encore le choix, je l’espère, de prendre de temps en temps mon bras et de m’emmener avec toi, marcher.

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10 réflexions au sujet de « Alors on marche »

  1. Quand je lis, je vois Alma en même temps, je suis tellement émue des textes que tu écris .Oh ! je ne sais pas comment t’expliquer ce que je ressens, mais quel plaisir j’ai.j’adore ! j’adore ! Merci
    je vous aime tous les trois tellement fort gros bisous

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  2. Eh oui , j’ai connu ça avec une certaine Caroline et j’avais par anticipation la mélancolie du temps où l’enfant grandirait et où cette période enchantée fusionnelle appartiendrait au passé ! Rappelle-toi ce que nous disait la blonde Odile : « profitez-en au maximum , ce sont les meilleurs moments » . Et j’écoutais « La vie vient de faire une fleur à Papa chanteur » … Tendres bisous . Pouchte .

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  3. La fin du texte m’a émue aux larmes… Je suis en plein dans ces moments merveilleux dont j’ai conscience chaque jour et je suis déjà tellement nostalgique de ces moments lorsqu’ils appartiendront au passé. Ton écriture est toujours aussi magique. J’ai partagé ton texte pour en faire profiter d’autres mamans qui se reconnaîtront. Merci et continue surtout. ❤

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    1. C’est fou, mais j’ai envie de croire que ces moments ne s’arrêteront jamais … En tout cas ma belle, sois sûre qu’ils sont éternels, tant nous les gravons fort chaque jour avec nos filles 💕💕💕Merci du partage, je t’embrasse !

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