Parfum d’enfance

« On l’appellera Edith, comme Edith Piaf ! »

Face à l’injonction enthousiaste de sa mère, devenue instantanément grand-mère, Cathy n’avait pas osé donner son avis. De toute façon, elle n’en avait pas vraiment. La très jeune mère était un peu perdue, là, avec son bébé dans les bras à la maternité. Le père avait disparu, sans disparaître tout à fait. Un amour pas très solide, quelques rendez-vous et sorties qui consistaient surtout à le regarder fumer, boire des verres et jouer au flipper dans le café de la rue principale avec ses copains. Elle, attendant sagement, regardant en coin, l’observant sans l’admirer, l’embrassant sans l’aimer tout à fait. Mais enfin, ils étaient ensemble.

Lorsqu’elle lui avait annoncé qu’elle était enceinte, il n’avait rien dit, avait eu l’air gêné et avait pris ses distances. Quelques mois plus tard, pour le travail, il avait déménagé. Elle avait compris. Elle n’avait pas pleuré et avait continué à mener son quotidien tant bien que mal, soutenue par sa mère.

Et ce jour-là, cette nouvelle grand-mère était arrivée à la maternité dans un fracas d’éclats de voix et de châles volant tout autour d’elle. Elle était entrée dans la chambre telle une diva et avait déclamé ce prénom comme si elle recevait un prix, désignant dans un geste prophétique le petit nourrisson rose dormant à côté de sa fille.

C’est ainsi qu’Edith avait grandi avec une maman jeune, trop jeune et trop timide, qui gagnait un peu d’argent en faisant des ménages, y compris le matin tôt et le soir tard. Et une grand-mère fantasque, parée de bijoux de pacotille, parlant fort et vivant de toutes sortes de commerces plus ou moins fiables : poudres pour maigrir inventées de toutes pièces par elle-même, commerce d’objets improbables et inutiles mais dont elle savait vanter les mérites, ce qui amusait beaucoup Edith.

Elles vivaient dans un étroit deux-pièces. Edith dormait dans la seule chambre et les deux femmes partageaient un canapé-lit sans âge, qui, dans le souvenir d’Edith, avait toujours été là et serait toujours là.

Aimée tendrement mais discrètement par une maman trop peu présente et trop fatiguée, aimée bruyamment par une grand-mère extravertie qui clamait à qui voulait l’entendre que c’était elle qui avait choisi le prénom de sa petite fille, Edith avait avancé sans jamais contrarier personne.

C’était une enfant plutôt joyeuse, mais un peu timide et ayant du mal à se faire des amis. Elle avait toutefois la capacité de se sentir bien partout elle allait.

En classe, elle focalisait son attention sur des détails qui lui permettaient d’affronter les petits tracas quotidiens qu’ont parfois les enfants. L’odeur d’un livre, la douceur d’une poupée dans le coin des jouets, la douce voix de la maîtresse, les boucles fascinantes de sa voisine de classe, le rayon de soleil qui entrait par la fenêtre toujours à la même heure, obligeant certains élèves à mettre un gros classeur à côté de leur cahier pour ne pas être éblouis en écrivant.

Lorsque sa grand-mère l’emmenait aux nombreux événements locaux auxquels elle participait, Edith trouvait immédiatement un petit coin tranquille et observait les grands, ou jouait avec les quelques enfants présents. Ou alors, elle s’asseyait sur les genoux d’une amie de sa grand-mère au hasard et écoutait sagement la conversation tout en rêvant.

Elle était ainsi plutôt appréciée de tous. Elle n’avait pas de véritables amies mais quelques copines, toujours heureuses de jouer avec elle.

Ses vraies amies étaient sa mère et sa grand-mère. Elle était fascinée par leurs caractères si différents. L’extravagance de sa grand-mère la touchait autant que la discrétion de sa maman, car elle en cernait, pour chacune, la fragilité.

Lorsque sa mère rentrait tard, Edith faisait semblant de dormir. Si la petite était éveillée, Cathy ne lui donnait qu’un timide baiser et lui demandait de raconter un peu sa journée à l’école. Mais si elle dormait déjà, et l’enfant l’avait bien compris, la mère restait plus longtemps, observait sa fille dormir, caressait les petits cheveux du front et l’entourait un peu de ses bras. Edith sentait tout l’amour et la douceur de cette maman qui lui semblait être une enfant comme elle, et dont la tendresse des gestes contrastait avec ses mains rugueuses, abîmées par tous ces ménages. Edith sentait aussi le parfum de ses cheveux, une vague odeur de miel qu’elle n’arriverait jamais à retrouver ailleurs ensuite.

Elle était trop petite pour se demander si elle était heureuse.

Mais à l’âge adulte, en repensant à tout cela, elle se dirait qu’elle l’avait été.

Et elle était convaincue que sa mère et sa grand-mère, malgré la dureté de la vie, le manque d’argent et aucune épaule d’homme pour pleurer un peu ou s’étourdir d’amour, avaient été heureuses elles aussi, car leur quotidien à toutes les trois était tranquille et doux.

Et c’était bien là l’essentiel, leur principale richesse.

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