(A ma grand-mère)

 

sans-titre

Ca fait un an.

Un an que je suis arrivée presque une demi-heure trop tard. Un an que j’ai tourné en rond sur ce trottoir, le temps de comprendre, de réaliser ce que je venais de lire. Un an que j’ai supplié la rue grise, froide et triste de me dire pourquoi c’était aussi injuste. La rue n’a pas répondu, mais je n’ai pas hésité longtemps. J’irais te voir, t’embrasser une dernière fois.

Je ne veux pas retenir ma furieuse errance entre le métro et l’hôpital. Je ne veux pas retenir les couloirs jaunes défraichis. Je ne veux pas retenir combien j’ai été foudroyée par cette musique assourdissante dans le petit salon d’attente réservé aux familles. Le volume était si haut qu’il a abruti, l’espace d’un instant, mon chagrin. Une femme bienveillante, médecin chargée de venir me chercher, s’est précipitée pour baisser le son cathartique du petit poste qui me toisait depuis la table.

Je ne veux pas retenir ces étranges moments précédant notre ultime rencontre, car ils ne te ressemblent pas. La rue était bien trop froide pour être mélancolique. Le poète n’en aurait rien fait et se serait gelé les doigts et le cœur en tentant d’écrire.

Je veux juste retenir ta main chaude dans la mienne. Ton air d’enfant, ton visage apaisé, moi qui ait eu la chance de ne pas voir ta mine tourmentée. On ne montre que les belles choses aux petits-enfants. Jusqu’au dernier jour, ton doux visage continuera à me faire rêver. Un visage doux, une peau fine et une délicatesse allant de la pointe de ton nez jusqu’à tes petites boucles que tu rassemblais en chignon (mais jamais tu ne les tirais, tu les assemblais savamment et tu laissais la journée faire le reste). Ce jour-là encore, la douceur semblait t’illuminer. Des anges invisibles devaient déjà chuchoter à ton oreille que tout irait bien, qu’il y avait juste un petit voyage à faire.

Je me suis figuré que tu dormais, même si je savais que tu étais partie. Tu avais franchi le seuil de cette porte éternelle, mais tu ne l’avais pas encore refermée derrière toi.

Alors je suis restée. Je t’ai parlé. J’ai pris ta main. J’ai déposé sur ton front tout l’Amour du monde, celui-là même que tu m’as tant apporté.

Je suis arrivée trop tard pour que tu saches que j’étais venue, mais « vois-tu, je sais que tu m’attends », ce soir, au Château, dans mes rêves, où tes tableaux magnifiques ornent tous les murs des salles. Où nous nous racontons toutes sortes d’histoires biscornues. Où nous équeutons ensemble les haricots verts. Où les dix jeunes filles à marier de la chanson que tu me chantais attendent sagement que le prince les choisisse. Où la demoiselle sur la balançoire continue à rire et monte de plus en plus haut. Où le merle chante chaque matin à ta fenêtre. Où la petite fille que tu étais contemple à nouveau sa montagne oranaise. Où la petite fille que j’étais t’écoute me la raconter. Où les ânes penchent tendrement leur tête pour une caresse. Où l’on tombe à la renverse quand on tombe amoureux.

Repose en paix.

 

 

 

 

 

 

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